QUELQUES CURIOSITÉS DU MARAIS


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"Le Marais, ce quartier parisien aux multiples apparences
et aux géographies divers n'en finit pas de révéler
ses trésors architecturaux.
Suivez le guide Nicolas Bruno Jacquet."

Historia http://www.historia.fr/



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Portail de l’hôtel de Rotrou, 5, place des Vosges, 4e

La vie du rail

Incrustés dans le pavement devant le portail de l’hôtel de Rotrou, des rails continuent leur chemin jusque dans la cour, conduisant à un local industriel construit en 1914. Ce bâtiment de brique abritait les cuisines de la Compagnie internationale des wagons-lits et des grands express européens. Jusqu’en 1954, on y conditionna les vivres approvisionnant les gares de la capitale, mais aussi divers établissements, dont la chaîne hôtelière de luxe des Grands Hôtels des wagons-lits. Les denrées étaient transportées sur rail de la cour à la place pour être chargées dans les camions frigorifiques qui devaient les convoyer vers leurs destinataires. Présente sur les Champs-Élysées comme à Pékin, la Compagnie était un véritable empire. Fondée en 1872 par l’industriel belge Georges Nagelmackers sur le modèle des trains de nuit Pullman aux États-Unis, elle était le premier prestataire de services du monde ferroviaire. Les noms mythiques de l’histoire du chemin de fer lui sont attachés : l’Orient-Express, le Transsibérien, le train-ferry pour Londres... aucune ligne importante n’échappait à son monopole. Si la Compagnie était domiciliée à Bruxelles, Paris en était le centre nerveux. Son siège administratif occupait l’immeuble majestueux du 40, rue de l’Arcade, à côté de la gare Saint-Lazare, tandis que le 5, place des Vosges, proche des grands axes rayonnant dans Paris, avait une fonction plus logistique.





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Cour de l’hôtel Paysant, 11, rue des Lions-Saint-Paul, 4e


Nid d’amour

On sait le lien étroit qui unit pendant une quinzaine d’années Mme de Sévigné à l’hôtel de Carnavalet... mais on oublie généralement les autres adresses de la célèbre épistolière dans le Marais, quartier qui la vit naître en 1626 dans un hôtel de la place des Vosges. En particulier cette modeste demeure de la rue des Lions-Saint-Paul, qui passe inaperçue mais que Mme de Sévigné loua avec son mari, en décembre 1644, à un notaire du nom d’Étienne Paysant. Le jeune couple y vécut des premières années heureuses et un enfant, Françoise, y naquit en 1646. La quiétude de la vie conjugale fut toutefois vite entamée par les frasques financières et les infidélités du marquis, qui entretint notamment une liaison avec Ninon de Lenclos. En 1650, la marquise obtint la séparation de biens et se retira au château des Rochers en Ille-et-Vilaine. La mort en duel de son époux volage pour les beaux yeux d’une autre la laissa prématurément veuve à l’âge de 25 ans. La marquise, qui retrouvait sa liberté, décida de garder son indépendance et de ne pas se remarier pour mieux se consacrer à l’éducation de ses enfants. En 1669, Françoise, devenue par son mariage comtesse de Grignan, dut s’établir à Aix-en-Provence. C’est ainsi que commença la fameuse correspondance entre mère et fille qui dura près de vingt-cinq ans, nourrissant le recueil épistolaire le plus considérable et le plus admirable du temps. Ces mots de l’intime nous rendent sensibles une société et ses moeurs, jusque dans l’envers des décors du Grand Siècle.




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Puits, rue Éginhard, 4e




Les soeurs de la résurrection

Le Second Empire renomma « Éginhard » cette petite rue coudée donnant sur la rue Charlemagne parce que cet homme de lettres du 9e siècle fut le biographe de l’empereur à la barbe fleurie. La voie porte toutefois encore des traces de son ancien nom de rue Neuve-Sainte-Anastase, comme en attestent l’inscription gravée sur le mur du 8, rue Charlemagne, à l’entrée de la rue, et les monogrammes SA en fer forgé ornant les deux impostes rondes des portes d’entrée des immeubles. C’était la marque des religieuses de l’hôpital Sainte-Anastase, propriétaires de ce lotissement locatif créé vers 1666- 1667 par le maître maçon Charles de Brécy. Longtemps logées près de l’église Saint-Gervais, les soeurs transportèrent leur établissement rue Vieille-du-Temple en 1657, dans un hôtel qui allait être remplacé ensuite par le marché des Blancs-Manteaux. Les maisons de la rue Éginhard, avec les remarquables arcades surbaissées des anciennes boutiques et le puits surmonté d’une niche encadrée d’ailerons à volutes, sont les dernières traces, minérales, de leur histoire.




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Vestige de l’église Saint-Paul-des-Champs
Angle de la rue Saint-Paul et de la rue Neuve-Saint-Pierre, 4e



Reliques de Saint-Paul

Ce pan de mur appartenait à l’ancienne église paroissiale Saint-Paul-des-Champs, autour de laquelle s’était constitué dès le Moyen Âge un petit bourg qui fut ensuite absorbé par la capitale. En déshérence après la mort de Charles V et l’abandon de l’hôtel Saint-Pol que le roi avait occupé, le quartier connut un renouveau lorsque l’on entreprit de lotir l’ancien hôtel royal sous Charles VII. La vieille église du 12e siècle s’avéra dès lors trop petite pour accueillir les nouveaux habitants et fut reconstruite dans la décennie 1430. Nous n’avons que très peu de descriptions ou de témoignages sur cette église, à son tour détruite en 1797. Fort heureusement, la démolition en 1912 de la maison du 34, rue Saint-Paul mit au jour un vestige de la nef et de la tour-clocher, avec son départ d’escalier (aujourd’hui dissimulé par une boutique). Le portail de l’église se trouvait au niveau de l’immeuble du 30, rue Saint-Paul, construit sous la monarchie de Juillet. Sur la façade, une magnifique horloge, fabriquée en 1627 par le maître horloger Joseph Lory, rayonnait de bronze doré. Elle est aujourd’hui visible sur l’église Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine. Anciennement église Saint-Louis-des- Jésuites, celle-ci prit en 1802 le relais de Saint-Paul-des-Champs en tant que paroisse du quartier, d’où ce nom de « Saint-Paul-Saint-Louis ». C’est au petit-fils de Louis Lory, qui avait réparé l’horloge en 1780, que revint l’honneur de l’installer sur l’église en 1806.





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Fontaine, 8, rue Charlemagne, 4e

Air de famille

Si la fontaine publique de la rue Charlemagne se cherche toujours un nom, c’est que son histoire n’a jamais été clairement établie. Les historiens restent généralement assez vagues à son sujet mais l’historien de l’art Alexandre Gady a finement remarqué l’étrange familiarité du visage de l’enfant en fonte qui y est logé : ne s’agirait-il pas de Victor Hugo ? La ressemblance avec les portraits des années 1830-1840 de l’écrivain est en effet troublante. Qui plus est, la fontaine a été édifiée à la suite de l’ordonnance de 1840, à une époque où Victor Hugo habitait place des Vosges. On pourrait voir un autre indice allant en ce sens dans la vasque en coquille que l’enfant soutient. Elle ressemble fort aux deux bénitiers que l’écrivain aurait offerts à l’église Saint-Paul-Saint-Louis pour la première communion d’un de ses fils ou le mariage de sa fille Léopoldine. Il s’agissait précisément des deux parties d’un coquillage des Caraïbes, un bivalve répondant au nom scientifique de Tridacna et plus communément appelé « bénitier ».La fontaine s’appuyant sur le mur de l’ancien presbytère, l’amateur de symbole qui sommeille en chacun de nous en souhaitera-t-il davantage pour se convaincre que c’est bien Hugo enfant qu’il contemple ? L’anticlérical fut aussi un notable soucieux des conventions et, personne ne songerait à le contester, un être habité par une profonde quête spirituelle.
   
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Bénitier de l’église Saint-Paul-Saint-Louis
































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Inscription dans l’Église Saint-Paul-Saint-Louis (2nd pilier droit de la nef), 99, rue Saint-Antoine, 4e







Vivre libre ou mourir

En dépit des efforts d’un sacristain dévoué, le graffiti profane n’a pu être effacé ; plus on frotta, plus s’éclaircit la pierre, détachant davantage l’inscription. Même l’application, en 2005, d’un produit décapant bleuté ne put venir à bout de la substance acide ayant attaqué la pierre en profondeur. Le cri révolutionnaire de « République française ou la mort » ne date pas de 1789 mais de la Commune de Paris ; c’est vraisemblablement durant la Semaine sanglante, alors que les troupes versaillaises soumettaient les insurgés, que le slogan a été tracé. Une aquarelle de Gaspard Gobaut montre l’assaut des barricades de la rue de Sévigné, en arrière-plan desquelles on reconnaît l’église Saint-Paul-Saint-Louis.







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Cartouche peint sur la façade de l’hôtel de Beauvais (Cour administrative d’appel de Paris), 68, rue François-Miron, 4e



Plaques en tous genres

Découvert lors de la restauration de la façade de l’hôtel de Beauvais, ce cartouche orangé et bleu, auquel il ne manque qu’un numéro, est un vestige de la numérotation des rues de Paris entreprise par le préfet Nicolas Frochot en 1805. Avant cette initiative, seuls les noms des rues étaient gravés dans la pierre à l’entrée et à la sortie de la voie. Pour favoriser un repérage plus fin, le préfet mit donc en place un système consistant à peindre sur les maisons des numéros, à l’huile rouge dans les rues parallèles à la Seine, à l’huile noire dans les rues perpendiculaires et obliques. Les impairs se trouvaient du côté gauche en partant du fleuve ou de son amont, et les pairs à droite. Mais la peinture s’effaça rapidement, si bien qu’en 1847, on fit le choix de carreaux de porcelaine, bleus comme l’étaient les plaques des rues en tôle émaillée depuis 1844. Même si nombre de ces carreaux ont depuis été remplacés par de la tôle émaillée, le promeneur attentif en observera encore quelques-uns sur certaines vieilles façades du Marais.




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Ancienne Inscription, 95, rue de l’Hôtel-de-Ville, 4e






Un mauvais
souvenir

La rue de l’Hôtel-de-Ville s’est longtemps appelée rue de la Mortellerie. Le toponyme, attesté dès 1212, évoque les maçons de Paris et plus précisément les morteliers, ouvriers chargés de réduire en poussière certaines pierres dures ou le plâtre grossier pour obtenir du ciment ou du plâtre fin. La proximité de la Seine n’est pas étrangère à l’installation dans la rue de ce corps de métier consommant de l’eau en quantité pour l’exercice de son labeur. Des passages, comme la ruelle des Trois-Maures (entre les nos 101 et 103, aujourd’hui fermée par une grille) donnaient accès aux rives en pentes douces. Une inscription gravée sur la façade du n° 95 indique pareillement l’angle de la ruelle du Chat ou Château-Frileux, disparue avec la reconstruction de l’immeuble du n° 93 au 19e siècle. Mais le changement de nom de la rue en 1835 est sans rapport direct avec sa sociologie. La cause en est plutôt une meurtrière épidémie de choléra qui, du printemps à l’automne 1832, fit près de 18 000 victimes à Paris ; dans la seule rue de la Mortellerie, une des plus touchées, 304 personnes furent emportées sur les 4 688 habitants. Même si la voie a été amputée d’une de ses rives, il suffit d’observer l’enchevêtrement de toitures et de lucarnes du côté des numéros impairs pour imaginer la promiscuité qui pouvait y régner. Après l’hécatombe, on comprend que le nom de la rue pouvait, quoi qu’on sache de son origine, résonner douloureusement aux oreilles des survivants. Raison pour laquelle on la rebaptisa nom de l’Hôtel de Ville auquel elle menait.




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Cour de l’hôtel de Saint-Aignan, 71, rue du Temple, 3e







Mur renard

Nommé surintendant des Finances d’Anne d’Autriche par Mazarin en 1643, Claude de Mesmes se montra plus avisé que ne le sera Nicolas Fouquet en évitant d’exposer sa fortune de façon trop ostentatoire. Il ne regarda pourtant guère à la dépense lorsqu’il sollicita en 1645 les talents de l’architecte Pierre Le Muet pour reconstruire l’hôtel particulier de son aïeul. L’hôtel dit de Roissy (parce que la seigneurie était dans la famille), connu aujourd’hui sous le nom de Saint-Aignan (à la suite du rachat en 1688 par une autre famille ducale qui y demeura jusqu’en 1786), fut certainement l’un des plus luxueux de son époque. L’immense cour d’honneur d’un carré parfait, aux façades scandées de colossaux pilastres corinthiens inspirés de la Rome antique, fait forte impression. L’hôtel paraît s’étendre sur un vaste terrain alors qu’il est imbriqué dans un tissu urbain très serré : pour corriger l’irrégularité de la parcelle et augmenter les proportions de la cour, l’architecte a créé au sud une façade en trompe-l’oeil. Ses volets clos ne se ferment sur aucun intérieur mais sur le mur mitoyen, qui est d’ailleurs un vestige de l’enceinte de Philippe Auguste ! Si les immeubles environnants surplombent aujourd’hui cette réalisation, ce n’était pas le cas au 17e siècle et l’illusion était totale. Cet artifice est désigné dans le vocabulaire architectural sous le nom de « mur renard », peut-être pour avoir en partage avec l’animal la malice et la ruse !










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Auberge de Nicolas Flamel, 51, rue de Montmorency, 3e



Le plomb et l’or

Une inscription en latin au rez-de-chaussée indique que Nicolas Flamel fit construire cette maison en 1407 pour y loger gratuitement des laboureurs et des maraîchers grâce aux loyers de ses boutiques. La présence de ces métiers au coeur de Paris pourrait étonner, mais le bourg Saint-Martin, fraîchement englobé dans l’enceinte de Charles V, était alors encore semé de champs et de jardins. Cette maison de la rue de Montmorency détient la particularité respectable d’être la plus ancienne de Paris. Peut-être doit-elle sa longévité non seulement à la Providence mais aussi aux légendes qui entourent son premier propriétaire. Le mythe, forgé dès le 15e siècle, veut en effet que la fortune de Flamel résulte de la découverte de la formule alchimique permettant la transmutation du plomb en or et le prolongement de la vie. Qui ne serait séduit par un tel programme ? Longtemps, on a voulu déchiffrer dans les gravures des piliers du rez-de-chaussée le secret de la pierre philosophale. Las ! ces inscriptions disent plutôt la dévotion d’un homme qui, après son mariage avec une riche veuve et une carrière prospère de copiste et de libraire, consacra la fin de sa vie à financer des oeuvres pies. Sa maison personnelle, située près de l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie et détruite sous le Second Empire, était elle aussi décorée d’anges musiciens et d’inscriptions religieuses. On peut voir dans ce décor extérieur un simple reflet des talents d’enlumineur qu’il exerçait ordinairement à demeure, dans son atelier. Une enseigne doublée d’une profession de foi, en quelque sorte. Mais les réalités n’entament généralement pas la fortune des légendes... ni celle de ceux qui en font commerce : Le Livre des figures hiéroglyphiques, traité alchimique attribué à Nicolas Flamel mais fabriqué de toutes pièces, alimentera généreusement les caisses des éditeurs parisiens aux 16e et 17e siècles.



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Ruelle Sourdis, 3e





La ruelle de derrière

Il arrive parfois qu’un petit détour soit l’occasion d’un grand voyage dans le temps. L’étroite ruelle Sourdis est particulièrement étonnante : cheminant à l’arrière d’anciens hôtels particuliers, elle s’est vue border d’immeubles qui se sont ménagé des excroissances en encorbellement. Ces maisons, bien que postérieures au Moyen Âge, donnent une bonne illustration des venelles du Vieux Paris, le caniveau central et les chasse-roues en pierre protégeant les murs complétant le tableau. La ruelle Sourdis tient son nom d’un hôtel mitoyen du 5, rue Charlot, malheureusement détruit en 1974. Si elle a perdu ses demeures aristocratiques, la voie a conservé, tout au fond, un impressionnant immeuble industriel à ossature métallique et remplissage en brique qui rappelle le passé industrieux du quartier au tournant du 20e siècle. Il s’agit d’un entrepôt construit en 1897 par Paul Bonpaix pour la Société française des Grands Bazars et des Nouvelles Galeries réunis, sur le jardin d’un hôtel qu’elle fit détruire au 66, rue des Archives.





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Cour de l’hôtel de La Garde, 28, rue Charlot, 3e




Pavé à fendre

Un pavé plus large que les autres se distingue dans la cour d’un petit hôtel de la rue Charlot. Il s’agit d’un pavé à fendre comme l’on peut encore en voir dans quelques cours du Marais. C’est sur cette assise qu’on plaçait le billot permettant de fendre les bûches. Les « pavés à fendre » sont aussi dits pavés fendus, sans doute en raison de leur épaisseur moitié moindre que celle des pavés des rues. Ce dispositif était la conséquence de l’interdiction de couper le bois sur les pavés en grès de l’espace public pour éviter de les détériorer. Quant aux pavés des cours, ils étaient à la fois trop fragiles et trop irréguliers pour y couper du bois commodément. Avant l’introduction de l’inusable granit breton, les pavés parisiens étaient taillés dans le grès de Fontainebleau, qui présentait le double avantage d’être disponible à proximité et facile à débiter par sciage.








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Marques de censives
angle de la rue de Thorigny et de la rue des Coutures-Saint-Gervais, 3e



Marques fiscales
À l’angle des communs de l’hôtel Salé, les lettres F, C, S, G, gravées dans la pierre entourent une croix. Il s’agit d’une marque de censive, c’est-à-dire d’une propriété foncière taxée d’un impôt, le cens. En dépit de sa puissance et de sa richesse, Pierre Aubert de Fontenay (voir page suivante) ne put faire détruire ce mur que les hospitalières Saint-Gervais avaient fait élever devant leur propriété. Il avait bien acheté aux religieuses ce vaste terrain mais leur restait assujetti suivant le droit seigneurial et devait donc acquitter le cens au titre du « fief des coutures Saint-Gervais » (« FCSG », couture devant être entendu comme « culture » et, plus précisément ici, comme un verger). En échange de leur « propriété éminente », les religieuses s’engageaient à assurer au censitaire une possession juste et paisible. Il ne reste que très peu de marques de ce genre dans le Marais. On en connaît par exemple une autre très ancienne sur un pilier en pierre au 109, rue de l’Hôtel-de-Ville. Son B surmonté d’une plume, comme dans les enluminures du Moyen Âge, pourrait désigner la communauté des béguines, qui s’installa sous le règne de Saint-Louis, ou l’abbaye de Barbeau, qui possédait quelques maisons quai de l’Hôtel-de-Ville et dont l’abbé avait sa résidence non loin, dans l’actuelle rue de l’Ave-Maria.
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109, rue de l’Hôtel-de-Ville, 4e






















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Cour d’honneur de l’hôtel de Soubise
Porte cochère de l’ancienne ruelle de la Roche
(Archives nationales)
60, rue des Francs-Bourgeois, 3e



La place du prince

Le réaménagement au début du 18e siècle de l’hôtel de Clisson pour François de Rohan conduisit à son remodelage de fond en comble. À l’origine, l’entrée ouvrait sur la rue des Archives par le portail gothique aux tourelles coiffées de poivrières. L’architecte Pierre-Alexis Delamair prit le parti de conserver ces nobles vestiges tout en inversant perpendiculairement l’axe de l’hôtel, dont l’entrée principale donnerait désormais sur la rue des Francs-Bourgeois. L’ancien manège, au sud de l’hôtel, fournissait un espace providentiel permettant de loger une immense cour d’honneur en hémicycle. L’architecte la borda d’un magnifique portique rythmé par des colonnes jumelées sur le toit-terrasse duquel les propriétaires pouvaient se promener. Les Soubise durent toutefois, pour ce faire, privatiser une ruelle qui prolongeait la rue de Braque vers la rue Barbette. La Ville obtint que la ruelle de la Roche reste accessible. On pouvait ainsi emprunter en journée la porte cochère du 58, rue des Archives et traverser la cour d’honneur le long de la façade de l’hôtel pour ressortir rue Vieille-du-Temple. Cet usage, qui rendait la cour presque publique comme une place, vient d’être rétabli, l’ensemble jardin des Archives nationales étant désormais ouvert au public.






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Cheminée de l'ancienne Société des Cendres
Jardin de l'hôtel de Coulanges, 35-37, rue des Francs-Bourgeois, 3e

Récupérer l’or et l’argent

Depuis le jardin de l’hôtel de Coulanges, auquel on accède par la Maison de l’Europe au 35-37, rue des Francs-Bourgeois, une immense cheminée industrielle en brique s’impose du haut de ses 35 mètres. Elle signale un four logé au coeur d’un complexe industriel construit en 1886. Dans la rue des Francs-Bourgeois, au n° 39, on apprend sur la façade principale due à l’architecte Louis Allard la raison sociale de l’entreprise : la Société des Cendres, qui fut fondée en 1859 par 550 actionnaires, artisans des métaux précieux dans le quartier du Marais. À l’arrière du bâtiment, un fourneau placé en sous-sol de la cour couverte par une verrière servait à fondre les résidus des orfèvres, bijoutiers et argentiers, après qu’ils eurent été broyés par une presse géante. Les activités s’arrêtèrent en 2002 en raison de la vétusté du matériel. Les installations de cette « usine » sont toutefois intactes, en attente d’une reconversion. La Société des Cendres a déménagé en banlieue parisienne et s’est spécialisée dans la fourniture de matériaux recyclés pour les prothèses dentaires et les équipements orthopédiques.




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Têtes de taureau par Edme Gaulle (1819)
anciennes fontaines de la boucherie du marché des Blancs-Manteaux
8, rue des Hospitalières-Saint-Gervais, 4e




Totems de bouchers

Les têtes de taureaux en bronze plaquées sur le mur de l’école communale raniment la mémoire du carrefour. Il fut un temps où elles ornaient les deux fontaines de la boucherie du marché des Blancs-Manteaux, annexe du marché aménagé de l’autre côté de la rue. C’est pour lutter contre la prolifération des « mercandiers » – les marchands ambulants qui vendaient une viande de seconde main aux coins des rues – qui avait suivi la suppression de la corporation des bouchers de Paris que le gouvernement impérial réorganisa le réseau de distribution. Sous la halle des Blancs-Manteaux, une quinzaine d’artisans du Marais étaient regroupés. La confiance des clients reposait sur la garantie d’un meilleur contrôle sanitaire. Les deux têtes, d’inspiration assyrienne, évoquent le rituel sacrificiel attaché à Mithra, dieu indo-iranien dont le culte connut son apogée dans la Rome impériale. Selon la légende, ce dieu, reconnaissable par son bonnet phrygien, symbole antique de liberté, chevaucha jusqu’à épuisement un taureau avant de le tuer. Du flanc de l’animal sortit du grain et son sang, transmuté en vin. Le mythe du sacrifice libérant l’énergie et la force de la nature en promesse d’abondance s’accordait parfaitement à la boucherie, cruellement dépourvue de lettres de noblesse. Cette iconographie eut donc un certain succès dans le métier, comme en témoigne une ancienne devanture au n° 67 de la rue de Turenne. Des têtes de taureaux y couronnaient les colonnes en faux marbre d’une boutique tenue sous le Premier Empire par un certain Schuler ; cette boucherie resta en activité jusqu’en 1914.
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ancienne devanture de boucherie
67, rue de Turenne, 3e



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Église Notre-Dame des Blancs-Manteaux
12, rue des Blancs-Manteaux, 4e



Façade itinérante

À la fin du 18e siècle, l’église de l’abbaye des Blancs-Manteaux dirigée par les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur était toujours en attente d’une façade, faute de financement. Restée en cet état jusqu’à la veille de la Révolution, elle devint église paroissiale au début du 19e siècle, alors que l’on éventrait les bâtiments conventuels attenants pour ouvrir une voie entre les rues des Francs-Bourgeois et des Blancs-Manteaux (fermée en 1955 pour aménager le square Charles-Victor-Langlois). Sous le Second Empire, l’architecte Victor Baltard, auquel Haussmann confia un projet qui n’avait que trop été repoussé, hésita longuement sur le dessin à adopter pour terminer la fameuse façade. Mais, en 1863, la solution s’imposa d’elle-même, originale et inédite : l’éventrement de l’île de la Cité pour la création du boulevard du Palais entraîna de nombreuses destructions et condamna l’ancienne église du couvent des Barnabites... dont la façade se trouvait avoir pratiquement les mêmes dimensions et ne pas déparer avec l’architecture de l’église Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux. Baltard n’eut donc qu’à la démonter puis à la rapporter pierre par pierre. C’est ainsi qu’il l’accola en son entier après avoir aménagé une nouvelle travée pour soigner le raccord. L’illusion était parfaite... et l’exercice un rien paradoxal pour un architecte ordinairement plus intéressé par les structures métalliques modernes que par le collage des styles du passé.




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ancienne devanture
15, rue Vieille-du-Temple, 4e



Les neiges du Kilimandjaro

Cette devanture est-elle celle qu’Ernest Hemingway a décrite dans Les Neiges du Kilimandjaro en 1936 ? Est-ce la même « tête dorée de cheval à l’extérieur de la boucherie chevaline où sont suspendues les carcasses d’or jaune et de rouge dans une vitrine ouverte » qu’il observait depuis son appartement parisien ? La nouvelle, dont le héros blessé poursuit un tigre sur la plus haute montagne d’Afrique, est parcourue des souvenirs de l’écrivain sur son séjour de quatre ans à Paris avec sa femme, Elizabeth Hadley Richardson. C’était le temps de l’idéalisme, succédant au baptême du feu sur le front d’Italie, en 1918. Le temps d’une liberté retrouvée dans une ville fantasmée, le temps partagé entre vie de bohème et solitude mondaine aux terrasses des cafés de Saint-Germain-des-Prés. Hemingway dira plus tard de Paris qu’elle est « la ville la mieux faite pour permettre à un écrivain d’écrire », qu’elle « reste en vous, car Paris est une fête ». Sa fresque des Années folles est empreinte de mélancolie comme de réalisme : dans la boucherie chevaline, c’est l’héroïsme du petit peuple et la beauté de son quotidien qui ressurgissent, ses combats d’antan et ses espoirs avortés. Las ! le cheval à tête dorée d’Hemingway se trouvait rive droite, au bas de l’appartement du 74, rue du Cardinal-Lemoine où il s’était installé pour mieux croiser l’âme de Verlaine. Et en 1946, année où le mosaïste Frezza posa ses carreaux cassés rouge, or et orange rue Vieille-du-Temple, Hemingway avait quitté Paris depuis bien longtemps. Mais peut-être Frezza avait-il lu Les Neiges du Kilimandjaro...




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